Plaidoyer pour l’expérimentalisme

Mais où est donc passée l’expérimentation ? Cela fait un moment que j’ai en tête d’écrire un ...


Mais où est donc passée l’expérimentation ? Cela fait un moment que j’ai en tête d’écrire un plaidoyer pour la "salissure du rock’n’roll". C’est une idée que j’ai déjà esquissée dans mon article sur Dead Ghosts. Mais il me manquait encore une pièce centrale que 6 heures d’écoute de Sun Ra auront fini par m’apporter.

Je m’inquiète pour l’avenir et la mémoire de nos scènes indépendantes, et la raison est simple : on n’essaie plus assez. Voici le récit progressiste d’un jeune-vieux con à la recherche de « toujours plus ». La tentation pour l’expérimental s’est toujours exprimée dans chacun des grands styles musicaux. Loin de moi l’idée de prétendre retracer une histoire exhaustive de cette volonté, la tâche est herculéenne, mais tachons tout de même de regarder de plus près quels ont été les grandes figures du genre.

La musique classique a connu ses premières expérimentations avec la musique dissonante. L’arrivée de Prokofiev (1891 – 1953) aura été un véritable game changer. Ses sonates de guerre (sonates n°6, 7 et 8) n’en finiront jamais de montrer l’exemple de ce qu’une volonté disruptive peut créer de meilleur dans la musique. Prokofiev aura permis l’avènement de toute la scène moderne, des Boulez et compagnie. On trouve dans son œuvre une véritable volonté de prendre l’auditeur à contre-pied, comme émuler par le désir de créer une musique que l’on ne pourrait entièrement. Le New York Times a écrit un excellent article sur la question de la dissonance en matière de musique classique, relevant l’instabilité comme substrat de ce mouvement.


Et puis, la musique expérimentale est arrivée sur la scène jazz (voir The Shape of Jazz to Come). Il y a là une particularité qu’il convient de relever. A la différence de la musique classique, le jazz trouve ses racines dans les bas-fonds de l’improvisation, là où l’expérimentation se cache aussi. Le lien entre expérimentation et jazz apparaît plus naturel, et quelques-uns des plus grands noms de l’histoire, dont Coltrane (1926 – 1967) et Mingus (1922 – 1979), auront ainsi initié le mouvement. Cela ne fait que relever la performance de Sun Ra, cet artiste américain qui aura tout changé. L’artiste, qui se disait être une incarnation de la "philosophie cosmique", a délivré quelques-uns des plus beaux morceaux de jazz jamais composés.

Ses albums Heliocentric Worlds (1965) et Blue Delight (1989) méritent particulièrement votre attention. D’autres pièces super expérimentales, à l’image de "Shadow World", méritent également d’être mentionnées. On trouve, dans la musique de Sun Ra, les premières traces de ce que la structure d’un marché est un concept qu’il faut absolument abattre. Le caractère mélodique d’une chanson, s’il est parfois assuré, n’est jamais son guide. La volonté de transcender l’idée de musique apparaît très précisément. Le projet était prétentieux, mais il est la condition sine qua non qui aura fait de l’œuvre de Sun Ra celle d’un génie. J’y reviendrai plus longuement, un jour.


En matière de rock’n’roll, la musique expérimentale a émergé avec la scène psychédélique du début des années 1960. Si l’on cite souvent The 13th Floor Elevator comme étant le premier groupe psychédélique de l’histoire, je note ici qu’il est loin d’être le plus disruptif. Question Mark and the Mysterians, par exemple, aura visité des territoires bien plus éloignés de ce qu’il se faisait jusqu’alors. Les Beatles ont également composé quelques chefs-d’œuvre du genre, ce qui, notons, ne les a pas empêchés d’être le groupe le plus connu de l’histoire.

Et puis, la musique psychédélique a laissé place à une musique plus expérimentale, au sens véritable du terme. Alexander "Skip" Spence a fait partie des premiers artistes à embrasser le genre, Twink a rapidement suivi, puis sont venus The Jesus and Mary Chain et quelques autres groupes des années 1980. C’est en 1990 que tout a changé avec l’apparition d’une scène assurément expérimentale. Il y avait alors un désir de faire voler le système de l’industrie musicale en éclat. Polvo et Slint méritent les honneurs, mais c’est à Sonic Youth que revient la palme de meilleur groupe expérimental de l’histoire. Sa discographie est un indispensable que chaque personne sur terre devrait avoir la chance d’effleurer.


Seulement voilà, c’est depuis lettre morte. Force est de constater qu’aucun groupe n’a pris le relai. Il y a bien quelques formations par-ci par-là qui semblent vouloir emprunter l’étiquette, mais plus aucun ne parvient à transcender le genre, plus aucun ne semble même être habité par un désir avant-gardiste. Pire, le revival psychédélique donne une fausse image de ce que la jeunesse rock’n’roll serait sur le chemin de la nouveauté. On qualifie désormais de psychédélique des groupes qui osent simplement un solo sur fond de musique légèrement noisy. Nul besoin de citer des noms, on a tous en tête ces formations de pop qui, au prétexte d’avoir deux tambourins et des habits à la Woodstock, sont étiquetés comme étant la suite de Syd Barrett et autre Lovin' Spoonful. Que ce soit dit, le revival de la musique sixties ne sera jamais plus expérimental, c’est antinomique. Alors stoppons avec ça.

En réalité, j’y vois une raison simple : la scène télévisée, le retour du moi et du sur-moi dans un monde où les réseaux sociaux gouvernent l’industrie musicale. Chacun scrute sa popularité sur une page bleue, le besoin d’être aimé et adulé n’a jamais été si grand. Le nombre de likes Facebook de chaque groupe est scruté à la loupe par les tourneurs et toutes les salles de concert, créant ainsi un système où l’expérimentation n’est plus récompensée. Et ce n’est pas à eux qui faut en vouloir, il faut bien gagner sa croute, mais aux groupes qui n’osent plus s’affranchir de tout ça. Comment savoir la façon dont réagirait tout ce beau monde si des dizaines de groupes s’affranchissaient de tout cela ? En attendant, on se questionne. Où sont passés les albums qui ne regorgent pas de pop ? Où sont passés les artistes capables de créer un son nouveau, de lancer un mouvement ? Où sont passés les artistes rock qui écoutent du jazz à en perdre l'ouïe, ceux constamment à la recherche des cérémonials africains et asiatiques, des expériences de transcendance ? Et puis, comment simplement accepter l’idée de « s’inscrire dans la lignée de » ?


Tout espoir n’est pas perdu. Internet peut et doit être le vecteur d’une prise de risque. Les albums à contre-courant peuvent et doivent émerger. La mort des « scènes » est une réalité, Mike Sniper a raison de le souligner. Internet a buté l’idée d’un mouvement musical, et c’est probablement très bien. Nul besoin de se conformer à une idéologie pour prospérer. Certains artistes auront trop souffert de l’invasion du grunge dans les années ’90 pour oser sortir le moindre titre. Ces artistes ont vécu le dernier "grand étouffement", il s’agit désormais que les groupes soient convaincus qu’il y a encore la place pour des morceaux de 20 minutes qui ne fassent pas un énième revival de la scène shoegaze. Il s’agit d’oser les concepts-albums, d’oser les idées fantasques, d’oser importer de nouveaux instruments, de jouer sur la dissonance et de sortir des textes qui veulent dire quelque chose. Soyez instables comme Prokofiev l’était, soyez mal famés et ne respectez rien, surtout pas les grands noms de la musique. Et tant pis si ça foire. Peut être qu'aucun des lecteurs de cet article ne seront jamais de grandes stars de la musique, alors pourquoi ne pas tenter ?!

Prokofiev, Sun Ra, Sonic Youth… Doit-on seulement compter sur Deerhunter et une petite poignée d’autres pour assurer la relève ? L’expérimental doit revenir frapper le rock’n’roll de plein fouet, sans quoi on décrira une génération bercée par le doux romantisme du passé. Aucun nom n’en ressortira véritablement, on sera oublié.

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ENGLISH Version
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Plea for "experimentalism"

Where has experimentation gone? It’s been a while since I got the idea to write a plea for “getting rock’n’roll dirty”. It’s an idea I have already outlined in my article about Dead Ghosts. But I still lacked a central element that 6 hours of listening to Sun Ra have finally brought me.

I’m worried about the future and the memory of our independent scenes, and the reason is quite simple: we’re not trying enough anymore. Here is the progressive story of a young old fart who is always looking for more. The temptation for experimentation has always expressed itself in all the main music styles. Far be it from me to pretend to redraw an exhaustive history of this will, it’s a Herculean task, but still, let’s try to look closer at the big names of the genre.

Classical music has known its first experimentations with dissonant music. The arrival of Prokofiev (1891-1953) has been a true game changer. His war Sonatas (Sonatas n°6, 7 and 8) will never cease to show the best that a disruptive will can do in music. Prokofiev has enabled the advent of the whole modern scene, Boulez and such. In his work, we can find a true willingness to catch the listener off-guard, emulated by his desire to create a music we couldn’t entirely. The New York Times has written an excellent article about dissonance in classical music, noticing instability as a basis of this movement.


Then, experimental music came to the jazz scene (see The Shape of Jazz to Come). There lays a particularity that should be noted. Unlike classical music, jazz finds its roots in the lower depths of improvisation, where experimentation is also hidden. The link between experimentation and jazz seems more natural, and some of the great names in the history of jazz, such as Coltrane (1926-1967) and Mingus (1922-1979) have initiated the movement. This only highlights Sun Ra’s performance, that American artist who has changed everything. The artist, who pretended to be an embodiment of “cosmic philosophy”, has released some of the most beautiful jazz tracks ever composed.

His albums Heliocentric Worlds (1965) and Blue Delight (1989) especially deserve your attention. Other experimental pieces, like “Shadow World” should also be mentioned. We can find, in Sun Ra’s music, the first marks of how the structure of a market is a concept that must absolutely be shot down. The melodic aspect of a song, while sometimes handled, is never the guide. The will to overcome the idea of music comes out very clearly. The project was pretentious but is the sine qua non condition that made Sun Ra’s work the one of a genius. I’ll come back to it more thoroughly, someday.


As far as rock’n’roll is concerned, experimental music has surfaced with the early-60s psychedelic scene. While we often refer to The 13th Floor Elevator as the first psychedelic band in History, I note that it’s far from being the most disruptive one. Question Mark and the Mysterians, for instance, has explored way more distant lands than the average of the time. The Beatles have also composed some masterpieces of this style, which, let’s note, has never prevented them from being the most famous music band in History.

And then, psychedelic music has left room for a more experimental music, in the first sense of the word. Alexander “Skip” Spence is one of the first artists who took up the genre, Twink followed quickly, then The Jesus and Mary Chain arrived with some other 80s bands. Everything changed in 1990 with a truly experimental scene. There was a desire to completely blow up the music industry. Polvo and Slint must be honored, but Sonic Youth wins the prize of the best experimental band in history. Their discography is a must-have that everyone on Earth should get the chance to hear.


However, it has gone unheeded ever since. It must be noted that not a single band has taken over. There are some bands here and there that are seemingly trying to take this label, but none seems inhabited by an avant-gardist drive. Even worse, the psychedelic revival gives a wrong idea that the rock’n’roll youth would be on the way to novelty. We are labelling bands as psychedelic those who only try solos with a kind of noisy background music. No need to list them, we all have in mind those pop formations which, on the pretext of having two tambourines and Woodstock-style clothes, are labelled as the successors of Syd Barrett or Lovin’ Spoonful. Once and for all, the sixties music revival will never be experimental, it is antinomic. So let’s stop with this.

In truth, I see a clear reason for that: the televised scene, the coming back of ego and superego in a world where social networks rule the music industry. Everybody scan their popularity on a blue page, the need to be loved and idolized has never been that big. The amount of Facebook likes of each band is scrutinized by tour organizers and music venues, creating a system in which experimentation is not rewarded anymore. And they are not the ones to blame, after all they have to earn a living, but the bands who don’t have the audacity to free themselves from this. How would all these people react if dozens of bands freed themselves from this? Meanwhile, we’re questioning. Where are the albums that don’t overflow with pop? Where are the artists who can create a new sound, who can start a movement? Where are the rock artists who listen to jazz until losing their hearing, those constantly looking for African and Asian ceremonials, transcendence experiences? And, how could bands simply acknowledge the idea of “following the footsteps of”?


There is still some hope. The Internet can, and must be the conveyor of risk-taking. The albums going against the flow can, and must emerge. The death of the “scenes” is a reality, Mike Sniper is right to underline it. The Internet has killed the idea of a music movement, and that’s probably alright. No need to conform to an ideology to prosper. Some artists have suffered too much from the 90s Grunge invasion to dare to release a single track. Those artists have lived the last “great suffocation”, now the bands have to get convinced that there is still room for 20-minute tracks that wouldn’t start a countless shoegaze revival. They have to dare to try concept-albums, fanciful ideas, importing new music instruments, playing with dissonance and deliver meaningful texts. Be unstable like Prokofiev was, be infamous and don’t respect anything, especially the big names of music. And never mind if it fails. Perhaps none of the readers of this article will ever become big music stars, so why not trying?!

Prokofiev, Sun Ra, Sonic Youth… Must we only count on Deerhunter and a handful of other bands to ensure continuity? Experimentation must hit rock’n’roll with full force, otherwise, we will be describing a generation beguiled by the romanticism of the past. Not a single name will stand out, we will be forgotten.

Translation by Paul

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