LP Review : Tame Impala - Currents (Pop)

Tame Impala, chronique d'une musique déshumanisée Cet article a été publié, à l'origine, sur le site du Huffington Post ...





Tame Impala,

chronique d'une musique déshumanisée

Cet article a été publié, à l'origine, sur le site du Huffington Post
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Voici la lettre de mon désamour. 

Tame Impala fera paraître son nouvel album le 17 juillet prochain via Interscope Records (un label qui collabore avec Justin Timberlake...). Qu'on se le dise, le succès commercial de Currents est d'ores et déjà assuré, parce que son label va sortir l'artillerie lourde et parce qu'il répond à une demande: la suppression de toute émotion de la musique au profit de sensations pré-programmées dans le but de contenter le plus grand nombre.

Pourtant, lorsque Tame Impala apparaît en 2010 avec Innerspeaker, le groupe donne un nouvel élan au rock psychédélique. Pour la première fois depuis 1966, une formation parvient à créer quelque chose de nouveau qui se détache de ce que faisaient les pères fondateurs, citons The 13th Floor Elevators, ? and the Mysterians, les Deviants... Le groupe était revenu en 2012 avec Lonerism. Il nous faisait alors entrer dans une nouvelle dimension qui, plus cauchemardesque, s'imposait comme l'expérience de l'année.

Aujourd'hui, Tame Impala nous présente 13 morceaux dont la démarche s'inscrit à l'opposé des précédents. Une fois dévêtu de leur habillage pop, on se rend rapidement compte que rien ne s'y passe. Nous voilà face à un ersatz de musique de foule où Tame Impala cherche à susciter quelques réactions avec toutes les plus vieilles astuces du monde: quelques blancs par-ci ("Let It Happen"), une boite à rythmes qui cogne fort par là à laquelle on y ajoute un effet radio où le son est entubé puis libéré pour créer un brin d'excitation ("Disciples"), le tout saupoudré d'une voix super haut perchée à la façon de tous les tubes de l'été des dernières années. Le tour est ainsi joué.

Résultat? On y ressent bien trop que le groupe souhaite nous imposer l'obligation physique de réagir à toutes les variations de l'encéphalogramme, comme un corps mort répond aux produits qu'on lui injecte. Mais que se passe-t-il en réalité? Peut-on se contenter d'automaticité en matière d'art? Quel est le message de cet album? A quoi répond-il?

Le fait est que Tame Impala a abandonné sa volonté d'innover pour singer d'autres influences, du R&B façon année 90, de la dance, une vieille pop de (labels) majors. Le groupe semble même s'être inspiré de Twin Peaks sur le titre "Yes I'm Changing", qui, paradoxalement, pourrait bien être le moins raté de tous. Mais demeure toujours cette sensation d'être au cœur d'une mauvaise rave party (voir "Love Paranoia").

Et puis, il y a fort à parier que le groupe fera en live ce que font les DJ: des sets pré-établis, répétables à l'infini, où la notion de hasard est écartée de l'équation. Avec Currents, bienvenue dans la robotisation du rock'n'roll, si tant est que ça en soit encore. L'humain est écarté du processus créatif (passons outre l'androïde de "Past Life" pour justifier le supposé aspect futuriste de l'album et "Cause I'm A Man" qui ne convainc pas plus), Kevin Parker délivre une partition vocale monotone qui s'accompagne d'un exercice millimétré façon démo de la nouvelle version de Virtual DJ.

Ce groupe, qui avait initié un véritable mouvement, vient ainsi de trahir son propre héritage en proposant une musique qui s'attache à la moindre variation, comme si la réponse s'y trouvait. Heureusement, la musique n'est pas qu'une affaire de technique, comment concevoir qu'un groupe qui fut un temps si génial puisse l'oublier? Comment accepter l'idée qu'un groupe qui a pu à ce point sublimer la musique psychédélique puisse l'abandonner au profit d'un travail d'ingénieur? Comment accepter l'idée que le créateur de "Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control" puisse s'abaisser au niveau de l'horrible trio "The Less I Know The Better" /"Reality In Motion" /"Love Paranoia"?

À ne pas en douter, les quelques journalistes qui prêcheront ses qualités parce que le succès est annoncé prendront comme prétexte le changement de ligne artistique pour décrédibiliser ceux qui s'opposeront à cet album.

En réalité, après avoir atteint les hauts sommets de Lonerism, Tame Impala sombre dans la même démarche commerciale que celle d'Arctic Monkeys. Souvenez-nous en effet qu'avant de faire paraître son piètre album intitulé AM, le groupe anglais avait lui-même annoncé la couleur: il pouvait rester un groupe underground et faire du rock'n'roll, ou bien, accepter de se compromettre, tomber dans un tout commercial répugnant et rouler en Lamborghini. Certains diront qu'il n'est pas possible de leur en vouloir. Peut-être ont-ils raison. Mais en réalité, un artiste qui est confronté à ce dilemme est en partie perdu, parce que seuls ceux qui expriment leur art par nécessité parviennent à créer quelque chose d'authentique. La postérité ne consacre d'ailleurs jamais ceux qui ont roulé pour l'or avant de rouler pour l'art.

Alors, lorsque Tame Impala affirme sa volonté d'être joué dans les clubs du monde entier, on se dit que cet album du groupe australien est à reléguer dans la grande déchetterie de 2015. Ah, quel bel objectif pour un groupe de musique: se faire jouer plutôt que jouer sa propre musique... La question qui se pose désormais est la suivante: veut-on véritablement participer de cette piètre démarche?


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