Connan Mockasin : héros du peuple weirdo

La question du corps a longtemps été négligée par la philosophie. De Platon jusqu’à Reich, les penseurs ont raisonné le corps ...


La question du corps a longtemps été négligée par la philosophie. De Platon jusqu’à Reich, les penseurs ont raisonné le corps comme le simple tombeau de l’âme et il a fallu attendre les artistes modernes pour qu’il soit enfin permis de le penser autrement. C’est ce que Connan Mockasin participe de faire en insistant au fil des albums sur ce même point cardinal : le corps est le lieu de nos sensations.

Avec Connan, le corps est la matière qui permet à l’esprit de se délivrer ; cette délivrance vient de toute part, des quatre éléments ou des cinq sens. Et l’hédonisme de Connan n’est pas qu’une façon de combler partiellement le vide futur, au contraire, sa musique nous ramène à ce qu’il y a d’essentiel dans le présent. L’écoute de Jassbusters, son nouvel album, ne déroge pas à la règle, elle nous ouvre à des sensations que seule la pleine conscience permet. Avec cet album, Connan crée une nouvelle potion de divinité et surement est-ce pour cela qu’il a souvent des airs angéliques qui conduisent à le penser comme une déité. Un gourou.

Je voulais intituler cet article “Connan, héros de la génération weirdo”, mais aucune génération ne me semble être plus weirdo que les autres, et puis, Connan est l’exemple type de l’artiste trans-générationnel (à la Kurt Vile). Connan est trans, c’est une autre certitude. Il défie tous les codes de la masculinité, de la chanson d’amour écrit par des mecs, de ce qui est mielleux, de ce qui est mignon ou gay ou simplement bizarre, justement. Peut-être ne l’a-t-il jamais aussi fait qu’avec Jassbusters.  


Dans la Confusion des sentiments, Stefan Zweig dépeint une drôle de relation entre un maître et son élève. Connan semble l’avoir mis en musique. Les dialogues qui ponctuent Jassbusters sont autant de fenêtres sur une relation dont l’ambiguïté est immédiatement perceptible. 

Le premier titre, “Charlotte's Thong”, est un murmure plus qu’une chanson. On reconnait sa guitare lancinante, l’introduction est lente sans être engourdie. Alors que l’on se rattrape à la voix de Connan, il entame une longue phase instrumentale, voluptueuse et timide, encore pudique. Il s’agit par ailleurs du plus long titre de cet album. Seul Connan ose faire des choses pareilles. 

Momo’s” est plus mélancolique, la voix est dédoublée sur deux pistes pour insister sur les faiblesses de celle-ci. Une bougie semble se consumer au fil des accords et l’on se souvient alors que Connan est originaire de Nouvelle-Zélande, pays où les étendues sont compensées par de petits espaces clos. Ce morceau aide à la création de ce que les danois nomment pudiquement “hygge”. Essayez-le. 


Last Night”, c’est un titre de pop dans un corps R&B, l’une des masterpieces de cet LP. Ceux qui écoutent Frank Ocean et Blood Orange en cachette seront familiers de cet univers dans lequel la chanson d’amour n’a aucune limite. Connan les met tous d’accord, ce titre oscille entre sensualité et porno-chic. That’s right, plus les années passent et plus Connan semble développer un culte pour le sexe sans frontière. Cela me rappelle l’un de ses concerts à Brooklyn où il avait demandé au public de se mettre nu. Le public s’était mis nu, parce qu’il faut écouter les gourous. “You Can Do Anything” prolonge la séance. 

Con Conn Was Impatient” diffuse la langueur des morceaux de Caramel (son 2ème album), à moins qu’il n’en revienne ici à ses premières démos, “Hey Chocolate” & co. Surement est-il quelque part plus pop que les autres. Et puis vient “B’nd”. Connan délivre une véritable leçon de groove à la Tony Joe White (“My Kind of Woman”). Il modélise sa musique qui prend différentes forment, souvent rondes par ailleurs. 

Sexy Man” est dans l’attente, comme une longue séduction rythmée par les arpèges d’une guitare chaleureuse. Il renforce le thème de cet album, forgeant la cohérence de ce dernier qui n’est jamais privé de variations pour autant. Et “Les Be Honest” de conclure cette épopée sensuelle sur quelques notes tout aussi passives. Non pas la musique de Connan y soit indolente, mais force est de constater qu’il se met en retrait, sans plus nous en dire sur la direction à emprunter. Le choix est nôtre. C’est un titre pour Castra. Mais qui chante donc ?



Caramel était très engageant, Connan prenait les devants et délivrait une longue déclaration d’amour. Avec Jassbusters, Connan nous laisse prendre le contrôle de sa musique. L’album semble même nous appartenir plus qu’il n’appartient à Connan, simple messager. 

Sa musique est sensuelle sans jamais être phallique. Sa musique est douce sans être amorphe. Le Connan psychédélique de Forever Dolphin Love me manque parfois, mais je trouve mon réconfort dans son altruisme outrancier. La musique de Connan anéantit toute animosité, sans jamais être bisounours pour autant, parce qu’elle est incroyablement adulte. Peut-être que la question générationnelle a sa place dans une chronique de Connan, après tout. 

(mp3) Connan Mockasin - Last Night
(mp3) Connan Mockasin - B'nd

TracklistJassbusters (LP, Mexican Summer, 2018)
1. Charlotte's Thong
2. Momo's
3. Last Night
4. You Can Do Anything
5. Con Conn Was Impatient
6. B'nd
7. Sexy Man
8. Les Be Honest

Liens :
Article sur son album avec Soft Hair
Article sur son deuxième album, "Caramel"






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